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Les défis du logiciel libre

Un échange des plus « ouverts » avec Simon Phipps, responsable du code source libre chez Sun

Simon PhippsAvec 20 années d'expérience en développement logiciel, Simon Phipps a largement contribué à façonner la stratégie de code source libre de Sun en général et le projet OpenSolaris en particulier. Aujourd'hui responsable du programme Open Source chez Sun, Simon Phipps assume la lourde charge de décider des modalités de passage en code source libre pour l'ensemble du portefeuille logiciel de Sun.

Inner Circle s'est récemment entretenu avec Simon Phipps sur les grands enjeux du code source libre : les modèles de licence, la coopération avec la communauté des développeurs et l'importance décisive d'une bonne gouvernance dans les projets de code source libre.

Inner Circle : Vous êtes en charge du programme Open Source depuis bientôt un an. En quoi consistent votre rôle et vos responsabilités à ce poste?

PHIPPS: Il s'agit d'un rôle passionnant, qui met largement à contribution mon expérience en tant que directeur de la technologie « évangéliste » chez Sun. Les responsabilités liées à cette fonction se sont singulièrement étendues après la création par Sun du groupe Open Source. Les champs d'intervention de ce groupe sont en effet aussi divers qu'étendus, ce qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on sait qu'il a pour finalité d'élaborer une approche cohérente transversalement à l'ensemble des projets de code source libre de Sun.

» Quels sont les grands défis auxquels le groupe Open Source doit se mesurer?

PHIPPS: Outre la question bien évidemment essentielle des politiques de licence, le groupe Open Source de Sun assume d'autres tâches non moins cruciales. Il lui appartient en effet de décider du mode d'identification des projets de code source libre de Sun, ainsi que d'élaborer une ligne de conduite pour la gouvernance de ces projets. Cette équipe comprend des collaborateurs impliqués dans les aspects techniques de la mise en code source libre de Java, de Solaris et des outils de développement de Sun. Mais elle aide également les personnels au contact du client à mieux comprendre et communiquer sur les engagements de Sun envers le code source libre.

» Pourriez-vous nous parler du modèle économique de code source libre soutenu par Sun?

PHIPPS: Je ne pense pas que l'on puisse encore parler aujourd'hui d'un modèle économique de code source libre. Il n'existe pas à ma connaissance de modèle économique unique valant pour tous les projets de code source libre. Le terme « code source libre » sert en réalité à exprimer le fait qu'une communauté de développeurs se rassemble pour partager un même corpus de code source, et exploite les connaissances ainsi réunies pour créer des produits logiciels ou des programmes répondant à des besoins spécifiques. Mais la nature de ces besoins peut varier du tout au tout : certains développeurs impliqués dans des projets de code source libre sont motivés par un objectif commercial, d'autres par des visées sociales — sans oublier tous ceux qui sont là uniquement pour le plaisir.

À cette variété de motivations des participants répond une autre diversité : celle des modèles économiques exploitables par les différentes communautés de code source libre. Cela dit, le courant de pensée dominant chez Sun vise à rendre les logiciels disponibles de façon totalement gratuite, puis à proposer des services facilitant la mise en production de ces mêmes logiciels.

» Pour élargir le débat aux communautés de code source libre : à quels enjeux celles-ci sont-elles généralement confrontées aujourd'hui?

 
Le principal défi des communautés de code source libre actuelles est d'entériner l'importance vitale de la gouvernance pour l'ensemble de leurs membres.

PHIPPS: Le principal défi des communautés de code source libre actuelles est probablement d'entériner l'importance vitale de la gouvernance pour l'ensemble de leurs membres. La gouvernance peut en effet décider du succès ou de l'échec d'un projet de code source libre — alors que la publication sous licence de code source libre permet certes l'accès au code, mais ne risque en aucun cas d'engendrer le chaos. Dans la réalité, la plupart des projets de code source libre bénéficient d'une excellente organisation et sont conduits avec un haut niveau de professionnalisme et de discipline. Le rôle de la gouvernance est alors de conférer aux responsables un réel pouvoir de décision sur les composants à incorporer dans le code source.

Il existe cependant une ou deux communautés de code source libre dont la gouvernance laisse à désirer, et cette lacune se traduit par une perte de liberté pour les utilisateurs des logiciels. Une communauté de code source libre bien gouvernée a les moyens d'établir des standards qui, implémentés au sein de multiples produits logiciels, assurent la durabilité à long terme de la production d'ensemble. En d'autres termes : ce sont les standards ouverts qui garantissent l'interopérabilité des logiciels produits par une communauté. Et pourtant, certains projets de code source libre ne prennent pas en considération les standards ouverts...

» Y a-t-il un modèle de gouvernance particulièrement bien adapté aux projets de code source libre?

PHIPPS: Non, il n'existe pas à ma connaissance de modèle universellement applicable en matière de gouvernance. À chaque communauté correspond un ensemble bien spécifique de besoins - encore que tout bon modèle de gouvernance possède des attributs invariables tels que la méritocratie, la transparence des processus et l'accessibilité des projets à toute personne dotée des compétences requises. Le mode de structuration de la gouvernance reflète en réalité la spécificité de l'organisation qui l'applique. Ainsi, la gouvernance de l'Apache Software Foundation diffère radicalement de celle de la GNOME Software Foundation. Ces deux organisations sont très axées sur la méritocratie, mais l'approche adoptée pour Apache s'avère très formelle, tandis que le modèle de gouvernance de GNOME est beaucoup plus souple. Toutes deux constituent néanmoins de parfaits exemples de bonne gouvernance.

» Pourriez-vous nous citer un exemple illustrant le rôle de la gouvernance dans la structuration des projets de code source libre?

PHIPPS: Sans un minimum de structure, OpenSolaris ne serait jamais devenu ce qu'il est aujourd'hui : le centre de gravité d'une communauté de plus de 13 000 membres enregistrés — des membres qui ont découvert plus de 400 bogues et apporté 150 contributions. C'est le modèle de gouvernance OpenSolaris qui permet de prendre toutes les décisions concernant les contributions à retenir.

 

» Certains affirment que Sun retarde le passage en code source libre de la technologie Java. Ne suffirait-il pas tout simplement de choisir un type de licence ?

PHIPPS: Si les choses étaient aussi simples, Java serait en code source libre depuis longtemps. Mais la publication en code source libre de logiciels du commerce ne se réduit pas au choix d'un type de licence. Il convient en effet d'agir dans le respect des développeurs du logiciel existant, tout comme il importe d'intégrer le respect des contributeurs dans la gouvernance du projet. Reste ensuite à régler les questions liées à l'établissement des droits de changement de licence — sans parler de la difficulté à produire un environnement permettant le maintien sur le marché d'une implémentation parfaitement bien conçue et rétrocompatible de la plateforme Java. Autant dire que Sun n'est pas en train d'avoir recours à des moyens dilatoires. Nous nous employons au contraire à identifier le type de licence le plus approprié, à concevoir le bon modèle de gouvernance, à examiner les droits de propriété intellectuelle, etc. La publication en code source libre de Java s'effectuera par mises à jour incrémentales tout au long de l'année à venir. Ce modèle a en effet très bien fonctionné pour OpenSolaris, et j'entends m'assurer qu'il en ira de même pour la plateforme Java.

» Il vous est arrivé de parler de « capitalisme connecté » à propos du code source libre. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendiez par là?

PHIPPS: En effet, cette formule peut choquer au premier abord, mais une fois en contexte elle prend tout son sens. Certains acteurs du secteur informatique ont coutume de comparer le code source libre au communisme. Je considère au contraire le code source libre comme un concept typiquement entrepreneurial, dans la mesure où il permet à des individus de créer des choses possédant à leurs yeux une certaine valeur. Et puisque les projets de code source libre ne sont jamais le fait de personnes isolées, le terme " capitalisme connecté " me semble bien choisi pour désigner le résultat du cercle vertueux que constitue le développement en code source libre. Il est tentant de se représenter celui-ci comme un processus dans lequel toutes les contributions des développeurs — depuis la simple correction de bogues jusqu'à l'ajout de fonctionnalités — seraient de nature purement altruistes. Mais en réalité, il s'agit pour ces individus de synchroniser leurs intérêts communs dans le but de développer les logiciels dont ils ont besoin.

» Pourriez-vous nous donner un exemple permettant d'apprécier l'impact de ce capitalisme connecté du point de vue des utilisateurs finals?

PHIPPS: À l'évidence, le format OpenDocument favorise l'interconnexion des utilisateurs. En leur permettant d'utiliser des fichiers de format XML avec leurs programmes bureautiques — tels que traitements de texte ou tableurs —, il leur donne toute liberté quant au choix de leurs outils d'édition de documents et de partage d'information. Même Microsoft — pourtant leader du traitement de texte — a reconnu la nécessité de prendre en charge le format OpenDocument pour éviter que les interactions entre acteurs économiques soient entravées par des problèmes d'incompatibilité technique.

» Puisque nous parlons d'ODF, auriez-vous quelques exemples des besoins métier auxquels ce projet a permis de répondre?

PHIPPS: OpenDocument est devenu une norme internationale (norme ISO/IEC 26300) adoptée par des entreprises et des gouvernements du monde entier. Il en résulte un gain en transparence, en particulier dans le cadre des audits. Dans l'environnement économique actuel, il est de plus en plus important de pouvoir conserver les données sur une longue période. Les nouvelles réglementations du type Sarbanes-Oxley prévoient notamment des contraintes d'auditabilité, d'où la nécessité absolue de disposer de formats documentaires universellement lisibles et résistants à l'obsolescence.

» Quel est le prochain grand défi de Sun sur le terrain du code source libre?

PHIPPS: Il nous reste encore à atteindre l'objectif assigné que nous a assigné Jonathan Schwartz : faire passer l'intégralité de la production logicielle de Sun en code source libre — excusez du peu! Il s'agit d'un chantier d'une ampleur considérable compte tenu de l'étendue de notre portefeuille de logiciels. Sun dispose en effet d'un système d'exploitation extrêmement évolué. De logiciels serveurs sur lesquels des entreprises se reposent entièrement. D'outils de gestion du courrier électronique. De solutions logicielles de gestion d'identité et de gestion de sécurité. Et la liste ne fait que commencer...

» Et comment Sun va-t-il s'y prendre pour répondre au défi du code source libre lancé par Jonathan Schwartz?

PHIPPS: Transformer cette pile complète de logiciels en portefeuille à code source libre s'annonce comme une tâche d'une ampleur considérable. Pour l'heure, ma première mission est d'aider mes collaborateurs à appréhender les modalités de réalisation de ce programme — ce qui nous amène à nous poser de nombreuses questions. Par exemple, le monde a-t-il réellement besoin que Sun publie la totalité de ses produits en code source libre? Sun ne devrait-il pas plutôt adopter certains produits à code source libre déjà sur le marché en lieu et place de ses propres produits? Et naturellement, il nous reste à résoudre la question du modèle de gouvernance le mieux adapté aux projets de code source libre dans lesquels Sun est impliqué. Le moins qu'on puisse dire est que les temps à venir s'annoncent extrêmement chargés pour le groupe Open Source.